Ce "voyage-séminaire" sur les fermes espagnoles réunit chaque année depuis 4 ans
un petit groupe de consommateurs français (membres d’AMAP, d’épiceries coopératives ou de collectifs citoyens) venus mieux comprendre les réalités concrètes du terrain et rencontrer les paysans. Nous étions pour cette quatrième aventure douze participant-e-s : dix personnes de groupes de clients de Corrèze jusqu’en Hérault, en passant par la Haute-Garonne, l’Aude, le Tarn, l’Ariège et l’Aveyron, et deux salarié-e-s de BioEspuña : Agnès, Amandine, Christine, Jean, Laurence, Marianne, Sara, Sylvie, Thierry, Xavier, Fred et Julie.

Ces rencontres sont devenues un temps privilégié de découverte et de dialogue autour d’une agriculture biologique exigeante et une démarche collective. À travers les visites de fermes, les échanges et les temps de réflexion, nous avons découvert la diversité des situations parfois très contrastées, les contraintes spécifiques des producteurs biologiques espagnols, et le rôle essentiel de BioEspuña pour relier production et distribution en limitant les intermédiaires. Dans un contexte marqué par le changement climatique et la mondialisation, les enjeux sont nombreux : viabilité des fermes, transmission, attractivité du métier, mais aussi adaptation des cultures à des conditions de plus en plus aléatoires. Maintenir une agriculture paysanne et biologique localement s'avère essentiel, c’est ce fil rouge que nous avons tenté de suivre ; nous imprégnant du contexte territorial, découvrant les différents stratégies pour le présent et l’avenir.
De la découverte à l'exercice de compréhension : maintenir l'agriculture biologique et paysanne, difficultés et stratégies
Au fil des itinéraires paysans, des échanges et des questionnements que suscitent visites et rencontres, les participant-e-s s'emparent de clés pour mieux comprendre les situations, les choix, les complexités et les tendances à l'oeuvre.
" Comment vivre de l’agriculture biologique ici ? " résume Alberto, gérant et fondateur de BioEspuña.
" Je me sens secouée par les difficultés rencontrées et par l'absurdité du système qui a créé des contradictions chez les paysans entre enjeu économique et convictions ", confie Christine, cliente participante.
Saisi par les contrastes de paysages et de profils de paysans (par exemple entre de tous petits producteurs pluriactifs cultivant moins d'un hectare d'agrumes sur des terres irriguées et des fermes de plusieurs centaines d'hectares en cultures sèches de fruits à coque ou d'oliviers), le groupe découvre une diversité qui nourrit la richesse de BioEspuña, le choix de l'agriculture biologique par forte conviction. Les multiples services rendus par des pratiques agricoles biologiques aux biens communs se sont révélés évidents : la gestion bien pensée de l’eau, l’enherbement des vergers, la conduite des cultures sans intrants chimiques de synthèse, la diversification des cultures et des variétés sont autant de pratiques vertueuses pour les ressources naturelles. D’autant plus dans le contexte de changement climatique qui oblige à mettre en place des adaptations comme le choix d’espèces ou de variétés anciennes moins gourmandes en eau (exemple des olives Blanquette et Royal chez Casa Pareja), plus rustiques. Pour plus d'informations, voir la synthèse du voyage sur les fermes 2025 et celle du voyage de 2024


Par ailleurs, l’agriculture biologique telle qu’elle est pratiquée par les paysans rencontrés ne se résume pas aux seuls aspects agronomiques mais aussi écologiques, économiques et sociaux. Ce qui implique des synergies dans les agrosystèmes (système circulaire de Casa Pareja où tout est utilisé et réutilisé, polyculture élevage chez Nueca) ; des conditions de travail décentes pour les salariés agricoles (mieux rémunérés que par les entreprises voisines) et des mutualisations et de la solidarité entre les paysans qui créent une dynamique locale.
Produire en bio reste néanmoins contraignant : le désherbage mécanique est chronophage et demande du personnel ; la charge de travail est lourde, liée à la diversification des cultures (nécessaire pour gagner en résilience). De manière plus globale, nous avons constaté les difficultés liées à l’activité agricole : le difficile accès au foncier, l’exigence du métier d’agriculteur en termes d’investissement en temps, de charge de travail, de vulnérabilité face aux aléas climatiques. Ce qui peut décourager les nouvelles générations à s’installer et à reprendre des fermes, qui plus est dans un contexte de climat semi-désertique (pluviométrie moyenne annuelle de 300mm) et de dérèglement climatique : des phénomènes inédits et brutaux qui semblent se multiplier (grêle, déficit hydrique sévère, inondations) et la sécheresse chronique qui s’installe. Des problématiques qui ont résonné avec celles de paysans français que connaissant les participant(e)s. 
Face à ces difficultés, les paysans développent des stratégies plurielles :
- la pluriactivité : certains ont un emploi en dehors de leur ferme en complément de l'activité agricole pour avoir des revenus économiques suffisants (José, Cristóbal Junior, Miguel de Nueca).
- la diversification comme l'agritourisme, c'est le cas de Carlets (lien vers son portrait) pour gagner en résilience
- la transformation pour mieux valoriser des fruits avec les projets de Cristóbal et de Carlets d'huile d'amande douce, d'eau de fleur d'oranger
Le rôle de BioEspuña prend alors tout son sens
BioEspuña a créé en 2013 un réseau de clientèle en France afin de mieux vendre les productions des paysans partenaires. Ce canal de commercialisation permet une meilleure rémunération des fruits et autres produits aux paysans et une certaine stabilité économique grâce à la fidélité de ces réseaux citoyens. Côté espagnol, BioEspuña permet à de petits paysans (Felipe, Carlets, José, Cristóbal Junior) de vendre leurs productions en mettant l’équipe salariée à disposition pour les récoltes, parfois l’entretien des vergers (taille, débroussaillage…). Cristóbal dispense par ailleurs un accompagnement technique à plusieurs d’entre eux. Enfin, la facilitation logistique est aussi un élément important : ce sont par exemple les salariés qui vont régulièrement chercher des palettes d’huile d’olive chez Casa Pareja et chez Deortegas pour les intégrer dans les expéditions vers la France. BioEspuña assure un vrai rôle de distributeur avec un outil logistique en France et en Espagne (entrepôts, stockage de denrées non périssables, transports) mais aussi un effort de communication et de pédagogie pour valoriser la qualité, un service commercial humain et la création de liens durables avec clients (missions de l’équipe salariée en France). 
Aussi, en achetant, les consommateurs en France encouragent ces modèles agricoles vertueux et la dynamique de BioEspuña pour maintenir l’agriculture paysanne et biologique locale. La confiance avec ces réseaux citoyens et engagés est donc une clé de voûte essentielle, d’où le défi constant de renforcer de réseau. Cristóbal rappelle à ce titre l’engagement supplémentaire des paysans de garder les fruits dans les arbres pour une récolte au fur et à mesure, avec tous les risques que cela comporte (aléas climatiques : vent, grêle, fortes pluies, ravageurs…).
"Ça change le regard !"
Le groupe de cette année découvre donc à la fois un territoire en défis et un écosytème socio-agri-économique précieux à préserver. Mais BioEspuña traverse actuellement une zone de transition qui pose plusieurs questions d’avenir : la suite de Cristóbal après son proche départ à la retraite, la recherche de résilience en s'appuyant sur des personnes responsables supplémentaires pour que la gestion et la prise de décisions ne repose pas que sur Alberto et Cristóbal, les fondateurs...




Il se passe quelque chose de magique dans ces semaines : le groupe de clients était cette année composé de personnes très différentes ne se connaissant pas au départ, avec pour seul point commun : manger des oranges ! Mais qui ont partagé des découvertes, des temps précieux est conviviaux et mené un remue-méninges collectif. Cette semaine a changé le regard de plusieurs, les fruits ne seront désormais plus les mêmes !
« Ce séjour est un espace de rencontre, où se croisent expériences, questions et convictions, entre producteurs et consommateurs. Et au-delà des constats, il y a ce que l’on emporte avec soi : des visages, des paroles, parfois des inquiétudes, mais aussi beaucoup de détermination. Une envie partagée de faire vivre ces liens, de les raconter, et, à notre place, de contribuer à les prolonger. Chacun et chacune des participant(e)s arrive avec ses attentes, comme chaque année : découverte, rencontre avec ces paysannes et ces paysans, curiosité quant aux coulisses de produits, au processus de qualité et au rôle de BioEspuña. » (Agnès, participante). Et revient en tant que témoin de réalités et de questionnements, content(e) de l‘exercice de transparence vis-à-vis des problématiques traversées.